La perception des actes d’autrui selon les différentes normes : la norme sociale et la norme de marché.

Une chose est notable dans la société actuelle, c’est l’omniprésence de l’argent à tous les niveaux, y compris dans la vie sociale, dans les relations amicales et sentimentales.

Vous êtes-vous déjà demandés pourquoi peu de couples survivent aux problèmes d’argent et où les discussions tournent sans cesse autour de ce sujet ?

Pourquoi est-ce un véritable affront de proposer de payer un proche pour un acte fait avec plaisir ?

 

En fait, il y a sans doute une explication relativement simple qui l’explique je pense.

Nous avons deux façons de percevoir les actes de chacun, selon la norme sociale et selon la norme du marché. Je m’explique.

En sciences humaines, les études ne manquent pas, même si elles peuvent paraître barbantes aux yeux de certains, elles nous apprennent énormément de choses à propos de notre fonctionnement. (Source des études présentées ci-dessous : « Predictably irrational » de Dan Ariely.)

Par exemple, des chercheurs ont cherché à montrer que selon si la personne considère un échange comme amical ou comme professionnel, le rendement sera différent. Mais à quel point cela est influencé ?

En fait pour le démontrer, ils ont demandé à des gens de faire une action simple. Ils ont proposé d’utiliser leur programme (il s’agissait avec la souris de déplacer un cercle dans un carré, le plus grand nombre de fois en l’espace de 5 minutes). Ils ont proposé différentes récompenses selon les groupes. Ils ont demandé à certains de le faire pour 5 dollars, à d’autres de le faire pour 50 cts et enfin à d’autre de le faire pour leur rendre service pour leurs recherches.

Les résultats parlent d’eux-mêmes. Le groupe ayant fait le moins d’action (une cinquantaine) est celui des 50 cts. Ensuite, il y a celui des 5 dollars, avec près de 150 actions. Et enfin, celui qui l’a fait gratuitement, à environ 170 actions.

Ce qu’il faut comprendre c’est que lorsque les gens abordent une situation, ils vont juger (inconsciemment) comment agir en fonction du cadre dans lequel ils la situent. Ils fourniront de plus grands efforts s’il s’agit de la norme sociale, rendre service est un plaisir pour celui qui aide et celui qui reçoit l’aide.

Dans le cas de la norme de marché (jugé par rapport à l’argent), alors les gens ont jugé la somme payée par rapport à l’action fournie. C’est ainsi qu’une somme jugée trop faible amène à une très faible productivité pendant qu’une somme jugée convenable pour ce qui est demandé (5 dollars pour 5 minutes pour faire une expérience) amènera les gens à être beaucoup plus productifs.

Pour donner un autre exemple, une expérience a été faite pour descendre un meuble d’un camion lors d’un déménagement. Les chercheurs ont demandé aux passants de les aider. Tous les passants ont accepté et ont pris plaisir à les aider. Ensuite, ils ont demandé la même chose en leur proposant de les payer, mais très peu. Strictement tous les passants ont alors refusé car d’un point de vue du marché, ils ont jugé que pour l’acte demandé, la somme était trop faible !

Il en va de même pour tout : dès que nous parlons d’argent, les gens vont juger si c’est rentable ou non par rapport à l'action à fournir. C’est quelque chose qui est « codé » dans notre comportement lorsque nous grandissons dans cette société basée sur l’argent.

 

Mais voilà, les deux normes ne peuvent pas cohabiter.

Je ne vous recommanderai pas de faire l’expérience bien évidemment (sauf si vous souhaitez détruire votre relation avec un ami ou un proche), mais dès lors que l’on utilise la norme de marché, la norme sociale disparait.

A ce sujet, indirectement, une expérience a été faite dans une école pour tenter d’améliorer le nombre de parents venant chercher leurs enfants à l’heure le soir car ils avaient observé de nombreux retards. Avant, les rapports entre enseignants et parents étaient basés sur la norme sociale. Les parents étaient gênés et culpabilisaient lorsqu’ils étaient en retard et faisaient des efforts pour essayer d’arriver à l’heure. (S’excusant lors de retards, etc..)

Puis l’école a mis en place un système de pénalités (des petites sommes à payer) pour les parents qui arrivaient en retard. Suite à cela, le nombre de parents en retard a augmenté énormément. En fait, les gens se sont mis à calculer si ça valait le coup d’être en retard pour la somme demandée et souvent, ils préféraient arriver largement en retard et payer un peu plutôt que de faire des efforts pour arriver à l’heure.

Voyant cela et que ce n’était pas l’effet escompté évidemment, l’école a voulu remettre en place l’ancien système et a supprimé cette pénalité.

Résultat ? Cela a encore empiré !

En fait, la norme sociale a été retirée lorsqu’il y a eu l'ajout la norme de marché : par l’ajout de la pénalité financière. Puis lorsque la pénalité a été retirée, il ne restait ni la norme sociale, ni la norme de marché. Autrement dit, les parents n’avaient plus à calculer le coût de leur retard (ils ne devaient plus rien), mais ils ne culpabilisaient plus non plus d’être en retard !

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’une fois la norme de marché en place, non seulement la norme sociale saute, mais elle n’est pas remise en vigueur lorsque la norme de marché est retirée. Cela demande ensuite un très long moment avant qu'elle ne puisse être réinstituée. (Cela dépendra de chaque cas à ce niveau.)

Pire encore, une étude a été réalisée pour savoir à partir de quand la norme de marché entrait en vigueur. Ils ont demandé aux participants de manipuler des groupes de mots. Un groupe avait des mots comme « plage, tropiques, océan » pendant que l’autre groupe avait des termes comme « salaire, rendement, paiement ».

Il leur avait été donné la consigne de résoudre des puzzles avec ces groupes de mots et qu’ils pouvaient demander de l’aide aux organisateurs dès qu’ils le souhaitaient. Les gens avec les mots neutres ont demandé de l’aide en moyenne deux fois plus rapidement que ceux qui avaient les mots liés à l’argent. Dans ce dernier cas, ils abordaient le problème d’une façon basée sur la norme de marché : en cherchant à être plus autonome comme c’est souvent demandé en entreprise.

Ainsi, le simple fait de mettre en tête cette norme, amène à la mettre en place.

Dernier point, il faut à la fois faire attention à ne pas demander trop mais aussi faire attention à qui on demande des faveurs selon la norme sociale. Si cela fait appel à la norme de marché, le processus sera engagé et nous serons jugés par cela. Par exemple, demander à une connaissance qui est « déménageur » de déplacer 2-3 meubles sera perçu comme une faveur amicale, selon la norme sociale. Par contre, de demander à cette personne d’aider à tout déménager, là l’autre personne fera le lien avec son travail, la norme de marché, et elle jugera son aide par rapport à la somme qu'elle perçoit habituellement et non plus comme une simple aide amicale et de ce fait elle aura l’impression d’être utilisée !

De même, si vous êtes invités chez des amis ou de la famille et que l'hôte vous sert un repas « divin », il est fort peu recommandable de proposer de payer, même une somme astronomique. Dans tous les cas, cela sera perçu comme un affront, la relation passera sous la norme du marché et pendant des années cette personne vous en voudra car elle avait agit selon la norme sociale !

 

Dans tout type de relation sociale mais surtout lorsque vous êtes dans une relation sentimentale, si vous souhaitez conserver la romance, ne jamais faire remarquer de prix, que ce soit sur un repas ou sur une soirée par exemple. Il ne faut pas dire à l’autre personne « cela a couté tant » (même si cela vous a couté très cher, parfois c’est un sacrifice bon à faire, ne pas mentionner le prix, de même pour ceux qui amènent un cadeau, on pourrait prendre l'exemple d'une bouteille de vin : ne pas donner son prix même si c'est du grand vin !). Sinon l’autre personne raisonnera sous la norme de marché et jugera la relation en fonction de cela.

Et comme on l’a vu, une fois la norme de marché en place, elle reste en place même lorsqu'il n'en est plus fait mention et il faut faire preuve de patience et d’efforts pour revenir à une norme sociale. Ce qui est naturel pourtant pour l’être humain : qui est un être social avant tout. La norme de marché, l’argent, nous pervertit finalement. Sans que l’on s’en rende compte le plus souvent.

 

Vous comprendrez maintenant pourquoi il y a tant de disputes dans les couples où l’on peut entendre « oui mais cela m’a couté tant », pensant prouver que c’est un gros effort et qu’il devrait y avoir « récompense » ou au moins « reconnaissance ». La conséquence sera exactement l’opposé de ce qui est souhaité, un jugement sur une norme de marché, une destruction de la romance. Ce qui amènera la relation à être jugée selon cette norme pendant une période plus ou moins longue selon les cas et demandant des efforts afin de retrouver la romance perdue.

Je ne sais pas si avoir expliqué ce fonctionnement pourra aider certaines personnes à mieux comprendre pourquoi certaines relations sociales ont échoué. En tout cas je pense qu’il y a là une des raisons qui fait que de nos jours, la romance semble être utopique. Nous vivons dans une société extrêmement matérialiste où tout est étiqueté avec un prix dessus, il est rare de ne pas entendre parler d'argent… De ce fait, beaucoup de choses sont jugées de ce point de vue et rares sont les gens qui savent encore rester tout le temps dans des normes sociales lorsqu’il s’agit de relations sociales.

 

Par contre et c'est important à noter, vous pourrez remarquer que de très nombreuses entreprises cherchent à profiter de la norme sociale pour nous exploiter. Regardez toutes ces publicités avec des slogans comme quoi l'entreprise est « notre amie », qu'elle souhaite « nous aider ». Beaucoup font l'erreur de vouloir le beurre et l'argent du beurre toutefois. C'est ainsi qu'on voit des banques vouloir être « notre ami » mais par derrière venir demander de payer des frais dans les délais. Les deux normes ne peuvent cohabiter, ils ne peuvent pas profiter des avantages des normes sociales s'ils utilisent aussi la norme de marché. Car dans ce cas, c'est perçu comme une trahison. C'est soit l'un, soit l'autre. Mais il ne faut pas mélanger les deux.

Pour les relations sociales, comme leur nom l'indique, cela devrait en être ainsi : basées sur la norme sociale.

Mais c'est à mettre en rapport avec le principe de réciprocité. Car il y a cette impulsion à vouloir rendre la pareille à ceux qui font quelque chose pour nous. Je dis car il faut garder en tête que certains vont profiter du principe de réciprocité pour obtenir des choses des autres comme j'en parlais dans l'article sur la qualité des relations : ces hommes qui offrent des verres aux femmes dans les bars en espérant que cela leur permettra d'obtenir des rapports sexuels, la femme se sentant obligée d'accepter par réciprocité à la faveur fournie par l'homme plus tôt.

Le comportement humain est un sujet très vaste et c'est à prendre comme un tout pour savoir comment les choses fonctionnent et pourquoi elles fonctionnent ainsi. Et surtout, pour savoir comment ne pas se faire manipuler par ceux qui connaissent les ficèles et les exploitent.

2 réflexions au sujet de « La perception des actes d’autrui selon les différentes normes : la norme sociale et la norme de marché. »

  1. Mante

    J'ai bien aimé l'article. J'ai souvent tenté d'expliquer à mes relations amicales que je ne voulais pas qu'on mélange l'aspect matériel à la relation. Mais je me suis heurtée à des incompréhensions de leur part. La prochaine fois, je parlerai des études scientifiques et des normes du marché vs. sociales. Ils risquent de me prendre plus au sérieux (ahhh l'irrationalité des gens! :D).

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  2. Le fantôme

    Ton article est super intéressant ! 

    Merci pour les informations qu'il contient, parfois, on ne se rend pas compte de certaines choses que tu as décrites, mais en lisant ça, on réfléchit un peu.

    Répondre

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